• La guerre en Irak…celle que vous ne connaissez pas ! by K.T.N

    Le Capitaine Gabrielle Bryen de l’armée US ne s’est jamais posée la question si « Opération pour libération de l’Irak » était justifiée où une erreur. En tant qu'élément de la force d'invasion, son travail se limitait à fournir confort et soutien à ses camarades soldats au front, à la population irakienne et même à l'ennemi. Voici son récit bouleversant.

    L'appel est venu à 08h 30’ au premier jour de mon congé en décembre 2002. J'ai entouré d’un bras mon mari et je lui ai chuchoté « laisse la machine répondre ». Mais cinq minutes plus tard, le téléphone a re-sonné. Encore groggy, j’ai dit « bonjour ? » « Capitaine Bryen bonjour » a répondu mon boss, le lieutenant colonel  Dexter Freeman « Je déteste être celui qui vous annonce la nouvelle mais vous avez été désignée pour une mission au sud-ouest de l’Asie ». Ce qui voulait dire : J’embarquais pour le Moyen-Orient. Je faisais partie de la force d’invasion pour l’Opération Libération de l’Irak.

    J’étais un soldat enrôlé dans les réserves de l’armée depuis huit ans, et durant cette période je fus envoyée dans des zones dangereuses comme Haïti et la Bosnie. Lorsque j’ai signé mon engagement dans l’armée en juin 2000, en qualité de  travailleur social, je me voyais entrain de conseiller des soldats, chapeauter  des groupes de soutien ou bien  présider des réunions en étant confortablement assise dans une salle climatisée, une tasse de café à la main. Au lieu de cela, je partais au « théâtre » pour une réelle opération militaire !

    Peu de temps après Noël, je me suis présentée à la  546Th Area Support Medical Company  de Fort Hood, Texas. J’ai  rejoint trois médecins, trois assistants médicaux, une infirmière et un dentiste. De tout le groupe, j’étais celle qui avait le moins d’expérience médicale. Après quatre semaines de formation, ma compagnie partit pour le Moyen-Orient.

    Tandis que les médias discutaient toujours de l’utilité d’une guerre en Irak, des milliers de soldats US étaient déjà au Koweït ou en route pour. Il n'est pas de mes prérogatives de juger ou débattre le pour ou le contre de la guerre... Quand j'ai rejoint l'armée des Etats-Unis, il était entendu que je me confinerai aux seules décisions du commandant chef, que je les approuve ou non. Donc j'ai emballé mes effets tout en espérant que l’exhibition de notre force dissuaderait Saddam Hussein d’aller à l’encontre des demandes du président et que nous serions tous  renvoyés chez nous. Mais j’avais suffisamment d’expérience pour savoir que ce n’était qu’un rêve. J'ai gravi difficilement les marches de notre avion avec un paquetage de plus de 25 kg et des bottes neuves qui me faisaient mal aux pieds. Je savais au fond de moi que ce développement de la situation allait changer le cours de ma vie. J'avais souhaité évoluer en tant que thérapeute et officier mais je réalisais que je progressais surtout  vers la souffrance des autres. Mais comme un ami me l’avait conseillé, j’étais déterminée à ce que chaque moment compte et non pas à compter chaque moment qui me séparait de mon retour.

    Les souffrances non-dites de la guerre….

    Pour croiser la « berme » (la frontière entre l'Irak et le Koweït) toutes les unités de l’armée ont du mettre les vêtements qui protègent des produits chimiques, gilets de Kelvar, casques de Kelvar, armes et masques protecteurs. Nous étions préparés au pire, nous ne savions pas si l’armée irakienne ferait usage d’armes chimiques. Traverser le désert avec tout  cet équipement a  fait qu’il était extrêmement difficile d’uriner pour moi et les  quarante autres femmes de la compagnie. Les femmes soldats sont confrontées à des situations auxquelles les hommes ne pensent même pas. Les températures dans le désert koweitien vont de 30 degrés dans la journée a -1 lorsque le soleil se couche lors d’une journée typique du mois de Mars. Cette fluctuation des températures a un effet néfaste sur les lèvres qui  se fendillent, la peau qui gerce et les cheveux qui deviennent secs. Le voyage à travers Koweït fut long et harassant. Du fait que les routes n'étaient pas sécurisées (sûres), nous avons voyagé à travers le désert. Même lorsque  les véhicules se déplaçaient à 60 km/h, un nuage de poussière était créé par un véhicule et faisait un effet de « whiteout » (un grand blanc ou on ne distingue pas le ciel du sol) pour le conducteur  arrivant derrière. Il devenait facile de perdre la trace de la piste. Souvent les véhicules se sont enfoncés dans le sable et donc nous avons passé une bonne partie du voyage a sortir du sable les lourds camions et les véhicules blindés.

    Après trois longs jours dans le désert nous avons enfin atteint notre premier objectif, la base aérienne de Tallil. Notre clinique a du être montée immédiatement dans une construction (un bâtiment) abandonnée. L'abri avait des portes et des fenêtres  intactes mais il n’y avait pas d’électricité et la plomberie était défaillante... Les manuels d’apprentissage décrivent une clinique comme une entité stable, gérable mais la réalité présente des obstacles, comme par exemple faire passer une civière par une embrasure étroite. Notre mission était de dispenser des soins aux soldats US et aux  "prisonniers de guerre ennemis" (EPWs) qui se présenteraient à notre clinique. On pratique ce que l’on appelle le "tri aveugle". Cela signifie que les gens le plus gravement atteints doivent être les premiers à être traités, indépendamment de leur appartenance, qu’ils soient des forces US, des armées de la coalition ou des ennemis.  Ce concept est facilement compris mais il reste difficile à mettre en application lorsqu’on sait que le but d’un ennemi est de tuer des soldats américains!

    Dès le lendemain les avions sanitaires de l’armée « MedEvac » transportant des patients ont virevolté autour de nos véhicules comme des vautours.  Parmi les premiers patients arrivés, il y avait  un sergent irakien qui avait des brulures sur  plus de 80%  du corps. Il était dans la catégorie « en attente  » de tri : nous  étions sur qu’il allait mourir puisque ses reins ne fonctionnaient plus, mais nous devions veiller à son confort jusqu’à la fin. L'âge moyen de nos médecins était  de 25ans ; peu d’entre eux avaient confronté les traumatismes, et seulement quelques uns avaient traité des patients qui sont décédés. Moi-même je n'avais pas aucune expérience à accompagner des personnes en phase terminale. 

     Mais parce que cet Irakien était un prisonnier de guerre (EPW), il ne pouvait pas être transféré pour mourir près de sa famille. Nous avions besoin de narcotiques pour alléger ses souffrances. Mais si nous usions pour nos ennemis mourants  nos provisions limitées  en drogues, nous risquions d’être en rupture de celles-ci  pour les patients américains. Certains  médecins étaient soucieux surtout qu’ils avaient appris que des soldats US d'un convoi perdu avaient été faits prisonniers de guerre par les forces irakiennes. Ils se posaient des questions quant à offrir une mort douce à cet irakien. Je comprenais  leur frustration mais je leur ai rappelé le principe du tri aveugle. Nous avions l’obligation de traiter notre ennemi comme nous voudrions être nous-mêmes traités. Une fois que l’état du sergent irakien fut  stabilisé nous avons localisé un interprète. A travers lui nous avons appris que lui et un autre soldat se sont retrouvés face à un barrage américain sur la route. Pris de panique le conducteur a tenté de prendre la fuite, les soldats US ont tiré et provoqué l’explosion du réservoir d’essence du camion.

    J'ai longtemps trituré mon cerveau pour trouver ce que je pouvais faire pour lui. Finalement j'ai demandé à l'interprète de l'aider à écrire une lettre que nous enverrions  à sa famille. Quand ce fut la fin, nous avons déplacé sa couche dans une salle de bains qui était le seul espace disponible afin de lui donner un peu d’intimité.  L'homme nous a renvoyés …il est mort seul. Je me demande s'il sait que son "ennemi" a lavé son corps et l’a préparé, autant que possible, dans les rites musulmans liés à l’enterrement. Aussi, j'étais extrêmement fière lorsqu’un de mes soldats, l’un des plus virulents dans ce conflit, s’est proposé de garder le corps afin qu’aucun mal ne lui soit fait jusqu’à son transport à notre morgue de fortune.

    Un jour la radio a hurlé dans notre salle : "Oiseau entrant; trois à cinq patients et quelques enfants". En attendant l’arrivée de l’hélicoptère nous nous sommes préparés, gants de latex, vérification des défibrillateurs et des boites pour  trauma.  Le premier patient  débarqué de l'ambulance est toujours celui qui se trouve dans l’état le plus critique, j'ai regardé  une civière transporter un homme vers  l'équipe de chirurgie, nos voisins. Le deuxième patient était un enfant, lui aussi leur fut remis. Le dernier patient a été transporté dans notre clinique. Alors que nous ouvrions les pans de la couverture militaire en laine, nous nous sommes retrouvés face à une fillette de 4 ans. Elle avait de grands yeux sombres et des cheveux noirs bouclés. Ses cheveux étaient emmêlés, sa robe déchirée était couverte du sang séché et elle portait seulement une chaussure. Parce qu'elle n'avait aucune blessure physique elle fut confiée à mes soins. Je l'ai portée vers mon secteur en me demandant qui était cet enfant ? Est-ce qu'elle et le garçon étaient apparentés à l’homme ? Ou bien était-ce une mère désespérée qui avait placé la petite fille dans l’hélicoptère pour lui assurer la sécurité ? Peu de jours après, je sus qu’elle s’appelait Ykeem et qu’elle était l’un des six enfants du couple  qui avait entendu des avertissements à la radio leur enjoignant de quitter la ville. La famille et d’autres membres de la famille se sont entassés dans un camion pour fuir mais leur véhicule s’est retrouvé pris entre des feux croisés. Tous ont péri sauf Ykeem, son frère de 6ans et leur père, ceux-là mêmes ramenés par l’hélicoptère. Ykeem, son frère et son père ont été réunis par la suite. J’étais présente le jour ou le père apprit à Ykeem que sa mère ne reviendrait plus parce qu’elle est morte….. Mon arabe est très limité, mais il n'y avait aucun doute sur ce qui se disait. Ykeem a commencé à se balancer et hurler pitoyablement, en collant son visage à la poitrine de son père tandis que son corps frêle  était  secoué de sanglots déchirants. J'ai quitté rapidement la salle et je suis allée à l'extérieur derrière le  bâtiment afin que  personne ne voit les larmes chaudes qui roulaient sur mes joues !!

    Ykeem est devenu mon compagnon et j'étais devenu son monde. Chaque fois que j'avais du temps je le passais avec Ykeem, elle me parlait sans arrêt bien qu'elle savait que je ne comprenais pas. Je la portais souvent dans mes bras et la nuit j'étais à son chevet lorsqu’elle faisait des cauchemars. Elle n'était jamais loin de moi jusqu'à ce qu'ils quittent la Base aérienne Tallil ….. C'était un adieu bouleversant pour Ykeem et moi.

     Mon séjour au  « théâtre » a duré plus de cinq mois. Je suis toujours envahie par les souvenirs de la guerre. La vie quotidienne en Irak était dévastatrice. Fréquemment, nous  n’avions qu’un seul repas par jour. Parfois la température  montait en flèche pour atteindre 48 degrés. En moyenne chaque soldat a perdu de 5 à 8 kg. On ne se lavait pas, les lingettes pour bébé remplaçaient les douches.  Les latrines avec leurs barils d'excréments attiraient les mouches et les maladies. Ce n'était pas une vie décente. Comment retournez à la vie normale après avoir vécu quelque chose comme ça ? Vous ne pouvez pas juste tourner la page. Au pays les choses n’ont pas changé. Mais moi j’ai changé.

    Je garde une photo de la petite fille dans ma chambre comme un rappel que nos plus grands plans ont des conséquences même sur les plus petits.

    J'espère juste que les gens que j'ai rencontrés se souviendront qu’il existe des  Américains qui les ont traités avec  dignité et  respect. Peut-être que les souvenirs de ces interactions positives les aideront à  renforcer  leurs efforts  laborieux à forger un nouvel Irak.

     



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