• Peut-on vivre sans illusion ? By Lf

     

    Il est dit que l’idéal de la sagesse consiste à vivre sans illusions… Il serait matériellement possible, voire même moralement souhaitable de le faire, de conduire son existence sans jamais se laisser séduire par des apparences, par des images fausses de la réalité, mais au contraire, de s’efforcer d’être lucide. Mais cet idéal de lucidité, de vérité est-il accessible ? Est-il vraiment possible de supprimer toute forme d’illusion ? Car même si  l’illusion est  considérée comme négative et dangereuse, en cela qu’elle détourne de la réalité et  interdit de connaître la vérité, n’a-t-elle pas aussi cette fonction salutaire d’aider à supporter l’insupportable? A-t-on toujours le courage de supporter d’un regard serein tout ce qu’il y a de cruel, de difficile, d’inhumain dans le réel, à savoir dans  la nature comme dans la société, hors de nous comme en nous? De sorte qu’on pourrait très bien, pour vivre, préférer une illusion rassurante à une vérité désespérante...

     

    Le plus souvent, « la réalité » est un mot qui est employé dans l’attitude naturelle pour désigner l’ordre des faits et l’ordre des choses qui s’imposent  massivement à nous. C’est l’agression que l’on subi tous les jours à travers les événements de l’actualité qui ne fait que confirmer le sentiment que nous vivons  dans un monde de lutte, de séparation, de rivalité, de violence, dans un monde qui est réel par la difficulté d’y vivre. Cette réalité est très humaine, et cette représentation de la réalité est souvent conflictuelle, violente et cruelle. A partir du moment où on pense la réalité de cette façon, on est obligé de trouver une porte de sortie pour évacuer le malaise et la difficulté à exister dans cette réalité. Et si malgré les efforts déployés pour dépasser, élever, transfigurer cette réalité, il y a échec… Alors, tous les moyens sont bons pour fuir dans un ailleurs plus agréable…..l’illusion !

     L’illusion est donc un  moyen d’évasion dont la seule fonction serait de faire oublier cette réalité terne, brutale dans laquelle nous vivons. L’illusion a cela de positif qu’elle est une croyance qui permet de recouvrir la réalité du voile réconfortant de nos désirs, de nos rêves, de nos espoirs. C’est ce qui lui donne sa force dynamisante : elle permet d’espérer que le réel finira par se conformer à notre désir. C’est cette vertu salutaire de l’illusion qui aide à supporter la vie dans ce qu’elle a de cruel, d’inhumain, de grandiose et d’écrasant, d’injuste aussi (la mort, la maladie, la violence, la nature tout entière et le déchaînement de ses forces).



    La réalité n’est pas là pour nous détourner de la vie, mais au contraire, pour nous y ramener par le biais de sensibilité. Le mot même de réalité, prononcé dans l’opinion n’a pas du tout de connotation positive, c’est plutôt un constat accablant.  Et puisque  le mot « réalité » comporte une ambiguïté, alors préférons-lui un autre mot, la « Vie ». Elle implique  une conception d’un impayable conformisme : à en croire tous ces gens qui se disent   « réalistes », tout ce qui compte, c’est de « s’intégrer » à la société. 

     

    La réalité, c’est oppressant par nature. Elle est terne, monotone, abrutissante, souvent absurde, mais c’est comme çà…. Ce défaitisme, on le sent  très présent chez beaucoup de gens.  Il est sous-entendu que la réalité, telle que nous la pensons dans l'attitude naturelle, tient dans une formule, la vie est une lutte.

    Cette réalité, la réalité empirique n’existe pas toute seule. Ce n’est pas une  « idée innée ». Elle est pensée, choisie, voulue, elle est aussi l’effet d’un conditionnement social.   Elle suppose des observateurs humains, une expérience humaine. Elle est le résultat d’un consensus présent dans la conscience collective. C'est ce consensus qui est notre réalité. Cela nous l’oublions trop souvent.


     

     Si l'illusion se distingue de l'erreur par le fait qu'elle n'est pas nécessairement fausse, elle ne se dissipe pas à la lumière de la vérité.  L’illusion est donc plus dangereuse que l’erreur car elle ne procède pas d’une simple ignorance -facile à corriger- mais d’un désir (conscient ou non) d’ignorer le réel. Par exemple dans une  passion amoureuse qui consiste à idéaliser l’être aimé, il y a une part essentielle de désir qui donne à l’illusion toute sa force apaisante et consolatrice. L’amour comporte sans doute une part d’illusion, comment pourrait-on aimer quelqu’un sans croire à ses qualités, sans l’idéaliser ? Cela ne veut pas dire qu’il faut chasser toute part de rêve en nous, mais  le désenchantement  guette toujours.... Non seulement l’illusion  menace sans cesse du chagrin de la déception (quand la réalité s’impose à nous, le voile se déchire en nous), mais encore elle nous enferme sur nous-mêmes... 



    L'illusion est en chacun de nous, pour échapper à une réalité bien trop décevante, on se tourne donc vers une représentation qui relève du fantasme. C’est un peu comme si, par le biais de l’illusion, nous cherchions à réintroduire le monde du rêve dans l’état de veille. Nous avons besoin d’un au-delà de la vie pour nous faire oublier la vie.  Mais fuir la réalité, n’est-ce pas là le signe d’un profond malaise installé au cœur de la vie ? Le besoin de fuir la réalité dans l’illusion n’en est-il pas le symptôme ? Dans un monde dominé par la représentation objective de la science, dans un monde où la vérité devient accablante, dans un monde où le nihilisme montre son visage hideux, l’illusion masque la vérité blessante du monde. L’illusion répondrait alors à une nécessité de survie et  serait donc une sorte d’exutoire, permettant de conjurer les tendances du nihilisme.

    Mais la démarche de combattre l’illusion demeure valable, au nom de la liberté de penser par soi-même et pour soi-même, pour vivre libre et non pas sous la dictature du on, de l’opinion. Car la connaissance qui libère des préjugés  nous ouvre à d’autres manières de vivre, de croire, de penser, de relativiser l’idéal de sagesse comme possibilité d’atteindre une lucidité totale. L’illusion, loin d’être le véhicule de la fuite, pourrait être ce pas qui  nous ramène au sein du Réel, au sein de la Vie, de sa Joie d’être et de ses souffrances, de son éternel jeu avec elle-même et son expérience pathétique.  



    En conclusion, est-il possible et même souhaitable de vivre sans illusion? Peut-être cet idéal n’est-il jamais complètement accessible, peut-être que  la vérité ultime des choses nous échappera toujours, en partie ou totalement. Pourtant, le choix est le suivant: ou bien accepter le réconfort de l’illusion ou bien en refuser les chimères. La question est celle d’un principe fondamental, dans la vie et dans la connaissance : que préférons-nous ? L’ordre de nos désirs ou l’ordre du monde ? Cette quête inlassable de la vérité, du sens des choses humaines, constitue la possibilité pour l’être humain de progresser vers lui-même, et aussi de rencontrer et d’essayer de maîtriser le monde tel qu’il est, avec ses aspects heureux et ses aspects malheureux et, peut-être, au bout du compte, d’accéder par ses propres forces au bonheur et à la liberté. Le jeu n’en vaut-il pas la peine ?

     


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